Livraison du courrier à domicile et boîtes postales communautaires : comparaison

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Mercredi 21 Septembre 2016

Le 11 décembre 2013, Postes Canada a annoncé l'adoption d'un plan d'action en cinq points destiné à réduire ses coûts d'environ un milliard $ par année d'ici à 2020. En plus de la suppression de la livraison à domicile, le plan prévoyait des hausses de tarifs, la privatisation d'un nombre accru de bureaux de poste, la mise en œuvre de nouvelles méthodes de travail et une réduction des coûts liés à la rémunération des employés. À l'annonce de son plan, Postes Canada a déclaré que « la réalisation du plan va [lui] permettre de redevenir rentable d'ici 2019. » [1] Cette déclaration a paru étrange vu les profits de 94 millions $ que la société d'État avait déclarés pour l'année financière de 2012.     

Postes Canada a justifié son plan de compressions en s'appuyant sur des prévisions financières selon lesquelles elle perdrait environ un milliard $ par année d'ici à 2020. Ces prévisions, qui se sont révélées carrément inexactes, provenaient du rapport d'avril 2013 du Conference Board du Canada intitulé L'avenir du service postal au Canada. Ce rapport a été payé par Postes Canada.    

Presque tout ce qui a été dit au sujet du plan d'action en cinq points de Postes Canada est une fausseté ou une déformation de la réalité, depuis les prévisions financières du Conference Board, sur lesquelles ce rapport est fondé, jusqu'aux conséquences du plan sur la population.     

 

Prévisions financières du Conference Board du Canada

Le Conference Board est arrivé à ce montant d'un milliard $ en posant comme hypothèse que Postes Canada subirait des pertes financières à partir de 2012. De façon générale, le Conference Board prévoyait une perte cumulative de 950 millions $ pour les trois premières années, soit de 2012 à 2014 inclusivement. Dans les faits, quels ont été les résultats de Postes Canada durant cette même période? Comme en témoigne les données du tableau 1, Postes Canada n'a subi aucune perte financière catastrophique durant cette période; au contraire, elle a réalisé des profits.      

Tableau 1

Rendement de Postes Canada par opposition aux prévisions du Conference Board

Profits (pertes) d'exploitation de Postes Canada (en millions $)

 

2012

2013

2014

Prévisions du
Conference Board

(250)

(300)

(400)

 

Résultats de Postes Canada*

 

+77

 

(269)

 

+204

 

*Tirés des rapports annuels de Postes Canada

 

Il faut noter que les résultats de 2013 ont été grandement influencés par l'application de nouvelles normes internationales d'information financière. Sans les modifications apportées à la norme comptable internationale 19, les états financiers de Postes Canada auraient fait part de profits très élevés.    

En plus de ses prévisions financières erronées, d'autres raisons nous poussent à remettre en question le rapport du Conference Board et à douter du bien-fondé des décisions que Postes Canada a prises à partir de ses conclusions, comme la suppression de la livraison à domicile.        

Le rapport du Conference Board comporte des erreurs de prévision quant aux volumes. En effet, le Conference Board a estimé à 9,5 % la diminution des volumes de courrier pour le quatrième trimestre de 2012. En réalité, cette diminution a été pratiquement deux fois moins élevée que la prévision. De plus, le Conference Board a fortement sous-estimé la hausse des volumes de colis que Postes Canada a enregistrée.

Enfin, le problème le plus grave de ce rapport est sans doute d'avoir passé sous silence des éléments de solution. Le rapport souligne le fait que d'autres administrations postales se sont tournées vers la prestation de services financiers et bancaires pour contrer les effets de la diminution des volumes de courrier, mais il demeure silencieux sur la possibilité, pour Postes Canada, d'emprunter la même voie.       

 

Prévisions financières et états financiers de Postes Canada   

Postes Canada possède un piètre bilan lorsqu'il est question de prévoir ses résultats financiers. Elle semble avoir une propension à faire des prévisions inexactes, bien en deçà de la réalité.  

 

Tableau 2

Résultats financiers globaux de Postes Canada comparés aux prévisions de son plan d'entreprise (en millions de $)

 

2009

2010

2011

2012

2013

2014 

 

2015 

 

Résultat net consolidé de Postes Canada

 

281

439

(188)

94

(29)

198

99

Prévisions selon le plan d'entreprise de Postes Canada

 

71

48

95

20

(256)

(206)

18

Source : Rapports annuels et plans d'entreprise de Postes Canada   

 

Comme en témoigne les données du tableau 2, Postes Canada a toujours grandement sous-estimé ses profits, sauf pour l'année 2011. Pour la période de 2009 à 2010 et de 2012 à 2014 inclusivement, soit cinq ans en tout, Postes Canada avait estimé ses pertes à 323 millions $, mais dans les faits, elle a déclaré des profits nets de 983 millions $, une différence de 1 306 millions $.

Il importe de souligner que le déficit de 2011 de Postes Canada s'explique par deux situations ponctuelles qui ne reflètent en rien la stabilité de sa santé financière. Tout d'abord, en mai 2012, Postes Canada a rendu public son rapport annuel de 2011, dans lequel elle fait état d'une perte nette de 188 millions $. Cette perte comprend des coûts non récurrents, dont 63 millions $ en facteur d'équivalence pour service passé (régime de retraite) et un autre montant découlant d'un arrêt de la Cour suprême, en défaveur de Postes Canada, dans le cadre d'une plainte en matière d'équité salariale.  

Dans son arrêt, la Cour suprême du Canada ordonnait à Postes Canada de verser à son personnel administratif un paiement rétroactif pour la période de 1983 à 2002 inclusivement. L'estimation du montant de ce paiement ponctuel se situait entre 170 et 250 millions $. Ces deux situations non récurrentes, jumelées aux répercussions financières des grèves tournantes et du lock-out (estimées à 58 millions $), expliquent largement les pertes financières subies par Postes Canada en 2011.

Par conséquent, Postes Canada n'avait aucune raison de se croire aux prises avec des difficultés financières pouvant justifier la suppression de la livraison à domicile, mesure jugée extrême à tous les égards et dont les coûts allaient s'avérer très élevés pour la population, l'ensemble de la société et Postes Canada elle-même.

 

Coûts pour Postes Canada

Postes Canada n'a pas toujours cru que le remplacement de la livraison à domicile par des boîtes postales communautaires appliqué à l'ensemble de la population lui ferait réaliser des économies. En réponse à une question sur la centralisation de la livraison, Moya Green, ancienne PDG de Postes Canada, avait déclaré :   

« [Traduction] Il est vrai que le remplacement de la livraison à domicile par une livraison centralisée réduirait une bonne partie des coûts de livraison. Vous le savez sans doute, dans les nouveaux quartiers urbains, le courrier est maintenant livré à des boîtes postales communautaires, ce qui permet d'éliminer la plupart des escaliers et autres obstacles pour accéder aux boîtes aux lettres. Cependant, nous croyons que les économies réalisées seraient annulées par le coût de mise en œuvre de ce changement. De plus, nous devons tenir compte des résidents qui reçoivent à l'heure actuelle leur courrier à domicile. Nous évoluons dans un cadre concurrentiel qui touche l'ensemble de nos produits et services, ce qui nous oblige à veiller à la satisfaction de nos clients pour pouvoir assurer la croissance de l'entreprise. » [2] [C'est nous qui soulignons]

Moya Greene avait-elle tort? Avons-nous assez d'information pour même le savoir? Nous savons que, dans le plan d'entreprise de Postes Canada pour la période de 2015 à 2019 inclusivement, le budget d'investissement de 2015 destiné à la mise en œuvre des changements et à l'uniformisation du mode de livraison à des boîtes postales communautaires s'élevait à 194 millions $. Nous savons aussi que Jacques Côté, président du Groupe réseau de livraison physique de Postes Canada, a déclaré qu'il en coûtait plus de 200 $ par adresse pour livrer le courrier à des boîtes postales communautaires. Dans une lettre adressée à l'entreprise Upper Lakes Group, M. Côté indique l'intention de Postes Canada de facturer aux promoteurs immobiliers des frais ponctuels de 200 $ par adresse pour installer les boîtes postales communautaires, précisant que ces frais ne représentaient qu'une partie du coût global. [3] En ce qui concerne les économies, Postes Canada a déclaré qu'une fois terminée la mise en œuvre de son programme de boîtes postales communautaires, elle réaliserait des économies annuelles de l'ordre de 400 à 500 millions $. [4] Malheureusement, nous devons nous en remettre aux données avancées par Postes Canada, malgré notre réticence à le faire à cause de sa tendance à constamment fournir des renseignements trompeurs.

Il existe d'autres raisons de douter de l'information fournie par Postes Canada sur les coûts liés à la conversion aux boîtes postales communautaires. Par exemple, dans son dernier rapport annuel, Postes Canada affirme qu'elle va se concentrer sur la croissance des revenus qu'elle tire de la livraison de colis et du marketing direct. Cependant, il pourrait être très difficile pour Postes Canada d'accroître ses revenus provenant du marketing direct si elle centralise davantage la livraison. Selon un récent sondage mené aux États-Unis auprès de 5 000 ménages et commandé par le bureau de l'inspecteur général du service postal des États-Unis, les clients qui reçoivent leur courrier à domicile sont moins susceptibles de jeter le courrier publicitaire sans l'avoir lu que les clients dont le courrier est livré à une boîte postale communautaire ou à une batterie de cases postales. Par ailleurs, les clients qui reçoivent leur courrier à domicile sont plus susceptibles de lire le courrier publicitaire et d'y donner suite, sauf dans les deux cas suivants : la publicité s'accompagne d'un coupon ou bien elle annonce une entreprise locale avec qui les clients ont déjà fait affaire. Dans ces deux cas, les clients dont le courrier est livré à domicile et ceux qui le reçoivent à une batterie de cases postales sont aussi nombreux à le mettre de côté sans l'avoir lu.

Le bureau de l'inspecteur général a recommandé que le service postal public concentre davantage ses recherches dans ce domaine. Il serait avisé de la part de Postes Canada de faire de même.    

 

Coûts pour la population et la société dans son ensemble  

Dans un document qu'il a rédigé en 2015 pour la 23e Conférence sur l'économie de la poste et de la livraison, le STTP a défini ce qu'il en coûterait à la population et à la société dans son ensemble pour remplacer la livraison à domicile par la livraison à des boîtes postales communautaires. Le document, qui se trouve ci-joint, décrit les coûts qu'auraient à assumer la population, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite, les municipalités, les associations communautaires, les destinataires du courrier, l'environnement et le système de santé du Canada (voir annexe A, pages 12 à 24).   

 

Données chiffrées

Lorsqu'elle a annoncé ses compressions touchant la livraison à domicile, Postes Canada a déclaré qu'un tiers seulement des ménages recevaient leur courrier à domicile. Elle laissait ainsi sous-entendre que seule une minorité privilégiée de la population avait droit à ce service. Bien des gens ont alors cru que les deux tiers des ménages ne recevaient pas leur courrier à domicile. En réalité, à ce moment-là, près des deux tiers (63 %) des ménages avaient droit à une forme de livraison à domicile puisque : [5]

  • 33 % recevaient leur courrier à domicile;
  • 25 % le recevaient dans une case postale située dans l'entrée de leur immeuble;
  • 5 % le recevaient dans une boîte aux lettres située en bordure de route;
  • Seulement 25 % devaient aller le chercher à une boîte postale communautaire, à une boîte postale multiple ou à un kiosque postal; 
  • 12 % le recevaient dans une case postale ou au service de poste restante de leur bureau de poste. 

Entre 2014 et 2015, Postes Canada a supprimé le service de livraison à domicile auprès de 830 000 ménages. Aujourd'hui, trois ménages sur cinq (57 %) ont toujours droit à une forme de livraison à domicile, puisque :

  • 27 % des ménages reçoivent leur courrier à domicile;
  • 26 % le reçoivent dans une case postale située dans l'entrée de leur immeuble; 
  • 4 % le reçoivent dans une boîte aux lettres située en bordure de route;
  • Seulement un tiers environ (32 %) doivent aller le chercher à une boîte postale communautaire, à une boîte postale multiple ou à un kiosque postal;
  • 11 % le reçoivent dans une case postale ou au service de poste restante de leur bureau de poste. [6]

 

Conclusion

Notre analyse montre que la situation financière de Postes Canada n'est pas le désastre que prévoyaient les plans d'entreprise de Postes Canada et le rapport du Conference Board de 2013. En fait, le rendement financier de Postes Canada a toujours été de beaucoup supérieur aux prévisions de sa haute direction et de ses plans d'entreprise. Ces dernières années, ses profits se sont chiffrés en millions $. Par conséquent, la mesure draconienne que représente la suppression de la livraison à domicile n'a pas sa raison d'être. Par ailleurs, il subsiste d'importantes questions sur le coût réel, pour Postes Canada, de la conversion aux boîtes postales communautaires visant l'ensemble des ménages du pays, et des questions sur les économies réelles que cette mesure permettrait de réaliser. De plus, partout au pays, la plupart des intervenants s'opposent à la suppression de la livraison à domicile. Ils ont relevé un très grand nombre de problèmes et de coûts associés à la conversion aux boîtes postales communautaires, qui touchent surtout les municipalités, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite et le système de santé du Canada. Étant donné les conséquences néfastes, sur les plans social et financier, de la suppression de la livraison à domicile, et vu la viabilité économique actuelle de Postes Canada, il n'existe aucune raison valable de supprimer la livraison à domicile ni d'en reporter le rétablissement auprès des personnes qui en sont privées à cause de la mise en œuvre du plan en cinq points de Postes Canada.

Le STTP évalue le coût du rétablissement de la livraison à domicile à environ 50 millions $ la première année. Le STTP est prêt à expliquer sa méthode de calcul sur demande.

 

Recommandations :

Que Postes Canada suspende de façon « définitive » son plan visant à remplacer la livraison à domicile par la livraison à des boîtes postales communautaires. 

 

Que Postes Canada rétablisse la livraison à domicile pour les personnes qui en ont été privées à la suite de l'application des compressions annoncées en 2013.

 

À défaut d'appliquer ces mesures, que le gouvernement demande à une firme indépendante d'évaluer les coûts économiques et sociaux du remplacement de la livraison à domicile par la livraison à des boîtes postales communautaires

 

 


[1] Postes Canada, 2013, https://www.canadapost.ca/cpo/mc/aboutus/corporate/ap.jsf?LOCALE=fr

[2] Postes Canada, Demandez-le à Moya (blogue), 7 mai 2009  http://extranet.canadapost.ca/cpc/bilingual/president2.nsf/83908e2ec2d7e8e085256cfb00575235/6d65d0646fff11ec852575ae0061c5cb?OpenDocument

[3] Jacques Côté, président, Groupe réseau de livraison physique de Postes Canada, lettre adressée à l'entreprise Upper Lakes Group, 18 octobre 2012 

[4] « Postes Canada présente un plan d'action en cinq points : Le plan assurera le retour à la viabilité financière de la Société d'ici 2019 et le maintien de son rôle de catalyseur des échanges et du commerce », 11 décembre 2013  https://www.canadapost.ca/web/fr/blogs/announcements/details.page?article=2013/12/11/canada_post_unveils_&cattype=announcements&cat=newsreleases

[5] Rapport annuel de 2012 de Postes Canada

[6] Rapport annuel de 2015 de Postes Canada